Quand les vacances cessent d’être des obligations
- niniChan
- 3 juin
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Depuis que nous avons quitté la France en 2007, notre vie s’est construite ailleurs. Il y a d’abord eu le Japon, où Gaby est né. Puis les Pays-Bas, Taïwan où M-Chan a vu le jour, la Nouvelle-Zélande où Jaja est né à son tour, et enfin l’Angleterre, où nous vivons aujourd’hui. Quand je regarde ce parcours, je réalise que cela fait presque vingt ans que nous construisons notre quotidien loin de notre pays d’origine. Vingt ans de découvertes, d’adaptations, de déménagements, mais aussi vingt ans passés à maintenir des liens avec ceux qui sont restés en France.
Pendant très longtemps, nos vacances n’étaient pas vraiment des vacances. Nos congés, nos économies et notre temps libre étaient consacrés à une seule chose : rentrer en France pour voir la famille. Cela nous semblait normal. Quand on vit loin, on ressent souvent une forme de responsabilité envers ceux que l’on a laissés derrière soi. On est ceux qui sont partis, ceux qui ne sont plus là pour les anniversaires, les repas de famille ou les événements du quotidien. Alors nous économisions pour acheter des billets d’avion et passer quelques semaines à courir d’une visite à l’autre. Avec le recul, je me rends compte que ces séjours étaient importants, mais qu’ils étaient rarement reposants. Nous essayions de voir tout le monde, de faire plaisir à chacun, de satisfaire les attentes parfois implicites qui accompagnent le retour au pays.
Avec les années, une question a fini par s’imposer : à quel moment allions-nous commencer à vivre pour nous ? Car retourner voir la famille n’est pas forcément synonyme de vacances. Ce n’est pas la même chose que partir découvrir un endroit dont on rêve depuis longtemps, se reposer ou simplement créer des souvenirs en famille sans contraintes particulières. Nous avons passé une grande partie de notre vie adulte à organiser nos congés autour des autres, sans vraiment nous demander ce dont nous avions envie, nous.
Petit à petit, nous avons commencé à faire des choix différents. Il y a eu la Turquie, puis la Crète. L’été dernier, nous sommes retournés à Okinawa, un endroit que nous aimons profondément. Cette fois, nous n’y allions pas pour rendre visite à quelqu’un ou répondre à une obligation familiale. Nous y allions parce que nous en avions envie. Parce que ce voyage nous faisait plaisir. Parce qu’il correspondait à nos rêves et à ceux de nos enfants. Cela peut sembler évident pour beaucoup de personnes, mais il nous a fallu des années pour nous autoriser à faire ce choix sans culpabilité.
Bien sûr, ces décisions ne sont pas toujours comprises. Lorsque l’on vit à l’étranger, certaines personnes considèrent que les vacances devraient automatiquement être consacrées au retour au pays. Comme si habiter loin retirait le droit de voyager ailleurs. Les remarques sont parfois directes, parfois beaucoup plus discrètes, mais elles traduisent souvent la même idée : puisque vous partez en vacances, pourquoi ne venez-vous pas nous voir ? Pourtant, la réponse est simple. Parce que nous l’avons fait pendant des années. Parce que nous avons consacré une grande partie de nos congés et de nos ressources à maintenir ces liens. Et parce qu’aujourd’hui, nous avons aussi envie de construire des souvenirs qui nous appartiennent.
Il y a également un autre aspect de notre vie à l’étranger qui est souvent mal compris. On nous qualifie régulièrement d’expatriés. Pourtant, je ne me reconnais pas vraiment dans ce terme. Dans l’imaginaire collectif, l’expatrié est souvent envoyé à l’étranger par une entreprise de son pays d’origine, avec un salaire attractif et parfois de nombreux avantages. Ce n’est pas notre histoire. Nous avons été recrutés localement dans chacun des pays où nous avons vécu. Nos salaires étaient ceux du marché local. À Taïwan, nous vivions avec un salaire taïwanais. En Nouvelle-Zélande, avec un salaire néo-zélandais. Nous avons construit notre vie comme beaucoup d’autres immigrants : en travaillant sur place, en nous adaptant au système local, en inscrivant nos enfants dans les écoles du pays et en participant pleinement à la société qui nous accueillait.
C’est pour cette raison que je me sens davantage immigrée qu’expatriée. Notre parcours ressemble beaucoup plus à celui de personnes qui ont choisi de construire leur vie ailleurs qu’à celui de salariés temporairement envoyés à l’étranger. Et peut-être que cette réalité explique aussi notre besoin actuel de reprendre possession de notre temps libre. Après presque vingt ans passés loin de la France, nous avons compris qu’il était possible d’aimer profondément sa famille sans consacrer toutes ses vacances à lui rendre visite. Il est possible de maintenir des liens sans s’oublier soi-même. Choisir aujourd’hui de voyager pour nous ne signifie pas que nous aimons moins ceux qui sont restés en France. Cela signifie simplement qu’après des années à faire passer les besoins des autres avant les nôtres, nous nous autorisons enfin à faire une place à nos propres envies.




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